Si vous avez déjà entendu « tu devrais essayer le yoga » comme conseil à chacun de vos maux (de tête, de cœur ou de dos), vous n’êtes pas seul·e. Le yoga est partout, sous toutes ses formes et couleurs de legging, mais s’est-il éloigné de sa mission d’origine ? Plongée dans les coulisses d’une discipline qui, sous ses allures zen, cache une histoire bien plus politique qu’il n’y paraît.
Le yoga, remède miracle au service du développement personnel ?
Qui n’a jamais reçu l’invitation, souvent bien intentionnée, à rouler son tapis « pour se sentir mieux » ? Après une rupture, un deuil ou juste un lundi matin, la formule est devenue quasi-réflexe. Judith Duportail, journaliste, confie d’ailleurs qu’au décès de son père, elle ne compte plus le nombre de fois où on lui a suggéré le yoga comme remède miraculeux – une blague partagée entre endeuillé·es aguerri·es, preuve s’il en est d’une prescription presque automatique.
Dans le monde moderne, le yoga fait figure de planche de salut pour les « lessivés » de la semaine. Selon Marie Kock, il s’agit d’une pratique devenue aussi accessible que transformatrice. Pas étonnant alors que 7,9 millions de Français, soit 15 % de la population, disaient pratiquer régulièrement en 2021. Mais pourquoi cet engouement ?
- Mieux gérer son stress et ses émotions
- Améliorer son sommeil et ses relations
- Libérer son « moi » authentique
- Être plus efficace, plus concentré·e, plus résilient·e, et pourquoi pas plus souple (physiquement et mentalement)
Le yoga actuel répond à merveille à toutes ces injonctions contemporaines. Sur le papier, il semblerait nous promettre le bonheur, la sérénité et – pour les plus optimistes – une version 3.0 de soi-même, plus heureuse, performante et résiliente.
Ce que les textes anciens disent vraiment (et ce qu’ils taisent)
Pourtant, un coup d’œil aux textes fondateurs du yoga – Yoga Sūtra, Bhagavad-Gītā, Haṭhapradīpikā – réserve quelques surprises. On y cherche en vain des promesses de bien-être, de bonheur instantané ou d’injonction à « lâcher prise ». Ces textes, largement étudiés dans le yoga postural moderne, sont bien loin de nos quêtes de performance et de cool attitude.
- Tendance forte à l’ascétisme
- Vision négative de la condition humaine, jugée misérable et souffrante
- Appels à se détourner de la quête de succès et de bonheur terrestres
- Spéculations métaphysiques et ésotériques parfois complexes
Le but d’origine ? Ne surtout pas renaître. On est loin de la promesse d’une vie meilleure ici-bas en devenant LA meilleure version de soi. Résultat : le yoga enseigné aujourd’hui est une discipline hybride, savamment reformulée pour répondre à nos désirs modernes.
De l’ascèse à la productivité : le yoga aux couleurs du capitalisme contemporain
L’essai de Zineb Fahsi – Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme – éclaire ce glissement. Enseignante et pratiquante, elle souligne comment le yoga actuel valorise le travail sur soi au détriment de toute transformation sociale. En responsabilisant les individus sur leur propre bonheur et bien-être, il les incite à s’adapter, à résister, à accepter, selon une logique très – trop – proche des valeurs néolibérales.
- Le bien-être devient une affaire individuelle, pas un enjeu collectif
- L’individu est invité à se gérer comme une petite entreprise (compétitivité, performance, adaptabilité)
- Les critiques sociales (surconsommation, destruction environnementale) restent rarement politiques dans le milieu du yoga
Ce changement n’est pas le fruit du hasard. L’histoire du yoga postural moderne doit beaucoup aux États-Unis, surtout à la Californie, creuset où se sont mêlés self-help, fitness, pensée positive, contre-culture hippie, new age, management de la Silicon Valley et le mythe du self-made man. Aujourd’hui, la majorité des styles de yoga populaires ont été façonnés dans la seconde moitié du XXe siècle outre-Atlantique.
Et si on réinventait un yoga plus émancipateur ?
Face à cette dérive, faut-il jeter les tapis ? Certainement pas ! Il ne s’agit pas de nier les bienfaits du yoga ou de critiquer celles et ceux qui l’enseignent, mais de comprendre comment il a pu devenir l’ambassadeur, volontaire ou non, des exigences du capitalisme contemporain.
Remettre en question, c’est aussi reconnaître qu’il n’existe pas UNE tradition authentique et immuable du yoga. L’histoire de la discipline est riche, plurielle, protéiforme. Au lieu d’ânonner le mantra du « yoga originel », mieux vaut ouvrir la porte à un yoga qui ne serait pas l’accessoire chic du néolibéralisme, mais un outil d’émancipation collective et personnelle.
Conseil pratique pour clôturer : la prochaine fois que quelqu’un vous dit « Tu devrais essayer le yoga », demandez-lui aussi ce qu’on fait pour changer la société… Et pourquoi pas, proposez un cours collectif sur la justice sociale. En savasana, évidemment.

Passionnée par les approches holistiques du bien-être, Laure explore à travers ses articles l’univers du massage, de la relaxation et des pratiques de santé naturelle. Formée aux techniques de relaxation et curieuse des traditions ancestrales comme des innovations modernes, elle partage conseils pratiques et découvertes pour cultiver l’équilibre corps-esprit au quotidien. Sa plume bienveillante invite chacun à prendre soin de soi avec douceur et authenticité.





